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dimanche 9 novembre 2014

9.11.14
Le 23 septembre dernier atterrissait dans ma boîte à lettres l’édition d’octobre 2014 de SKYNEWS, le journal suisse de l'aviation. Comme toute personne infectée par le virus aviaticus, je l’ai feuilleté avec intérêt. Arrivé à la page 52, je me suis arrêté sur un titre très prometteur : « L’avenir [des Forces aériennes suisses] après le non au GRIPEN ». Allait-on enfin connaître les grandes lignes du « plan B » tant attendu ? J’ai donc pris le temps de lire l’article du début à la fin. Les déclarations tenues par le commandant des Forces aériennes suisses (cdt FA) et le chef du département de la Défense (chef DDPS) lors du rapport d'information des Forces aériennes qui s’est déroulé le 2 septembre 2014 à Payerne m’ont tout particulièrement intéressé.

par Roger Harr, lieutenant-colonel EMG, libéré du service


Roger-Harr
Roger Harr
SKYNEWS rapporte le « message très clair » du cdt FA concernant la mise hors service des F-5 TIGER. Il se déclare « catégoriquement opposé à une modernisation de ces appareils, tout comme à une prolongation de leur utilisation en l’état, car cela n’aurait aucun sens, tant du point de vue opérationnel qu’en terme de gestion d’entreprise. […] Au lieu de gaspiller l’argent du contribuable dans le maintien d’un système obsolète, il vaut mieux investir ce précieux argent dans une prolongation raisonnable de la durée de vie des F/A-18 HORNET. »
De fait, le cdt FA attend maintenant que l’on « serre et referme les rangs derrière cette décision ». Effectivement, le message est on ne peut plus clair !

Pour leur part, les déclarations du conseiller fédéral Maurer m’ont laissé quelque peu pensif. Notamment celle demandant qu’« à l’avenir nous avancions soudés ». Je veux bien, mais… Pensait-il ici aux officiers qui, avant la votation sur le GRIPEN, plaidaient pour un autre type d’avion ? Ou pensait-il à la direction de son département qui s’est illustrée par d’embarrassantes pannes de communication ? Voire, fallait-il entendre une certaine forme d’autocritique dans ses paroles ?
Ce que l’on peut retenir à coup sûr des déclarations du chef DDPS, c’est qu’elles n’appellent pas à un renversement de la tendance de se satisfaire d’un nombre toujours plus restreint d’avions de combat. Une tendance par ailleurs à l’œuvre dans les forces aériennes du monde entier.

Jusque-là, tout va bien ! Mais, à peine une heure après avoir lu l’article dans SKYNEWS, la NZZ Online titrait à 11h34 que « Le Tiger volera peut-être quand même plus longtemps ». Avec le sous-titre suivant : « Ueli Maurer semble plier face au lobby du TIGER. Depuis peu, il n'exclut plus de prolonger la durée d'utilisation du vieux jet de combat. Maurer dit toutefois qu'une modernisation constituerait un gaspillage financier. »
En soirée, à 19h30, le journal télévisé suisse-alémanique reprenait le sujet.

Et maintenant ? Qu’en est-il de la « gestion de projet des plus professionnelles » invoquée par le cdt FA ? Pourquoi cette volte-face, si cela « n’a aucun sens en terme de gestion d’entreprise » ? Où est donc passée la demande du chef de département d’« avancer soudés » ?

Le GRIPEN s’est crashé en votation populaire parce que la communication autour du projet a été chaotique et que dans de larges portions de la population l'impression générale était qu’« en haut, ils ne savent pas ce qu’ils se veulent ». Comme citoyen et contribuable favorable à l'armée, comme officier d'état-major général libéré du service, comme ancien président central de l’AVIA - la société des officiers d’aviation, et comme ancien membre de la Commission des Forces aériennes, j’en suis vraiment à me demander si l'on a appris quelque chose de la débâcle ! Continue-t-on à bricoler en l’absence de tout plan et de tout concept ?

Ces quelques lignes découlent du fait qu’un soir j’en étais arrivé à être choqué par mes propres réflexions. Officier un jour, officier toujours ! Certes, mais combien de temps pourrais-je me regarder encore comme officier, si j’en arrive à la conclusion que « là-haut, ils bricolent » ? Avais-je donc perdu ma loyauté ? J'ai des racines prussiennes, lesquelles m’ont aussi fait grandir avec une compréhension toute prussienne de la loyauté. Toutefois, est-ce que cette valeur fondamentale de l’éthique militaire m'interdit de penser de manière critique ? Est-ce que le soldat doit être aveuglément loyal ou peut-il aussi être loyal de manière critique ? A partir de quel stade verse-t-il dans la polémique ?

Il n’y a pas si longtemps de cela, en tant qu’entrepreneur, j'ai entièrement transformé la direction de mon entreprise : je me suis séparé des béni-oui-oui, et je me suis entouré d'esprits critiques. Parce que comme entrepreneur, je méprise les cultures d'entreprise dans lesquelles la pensée critique ne trouve pas place. De telles entreprises n'ont aucune perspective d’avenir.
Dès lors, quelle culture de communication règne-t-il aujourd'hui au sein de notre armée ? Qui conduit effectivement qui ?

On peut lire sur la pierre tombale du général prussien Johann Friedrich von der Marwitz la maxime suivante : « Choisissez la disgrâce quand l'obéissance entraîne le déshonneur. » Penser en toute indépendance est l’un des privilèges de la milice. La Suisse doit beaucoup aux officiers de milice qui ont su penser de manière non conformiste au cours de la Seconde Guerre mondiale.
Dès lors, où sont les esprits critiques aujourd'hui ? Où est la génération Y au sein de l'armée ? Celle censée poser des questions, rechercher du sens dans sa tâche ? Sommes-nous donc tous devenus des moutons, justes bons aujourd’hui à regarder se mettre en place les conditions-cadres propres à favoriser l’échec demain, lorsque sera venu le moment de procéder à l’évaluation d’un nouvel avion de combat ?

Il ne s'agit pas pour moi de dresser les officiers de carrière contre celles et ceux de milice. Tout au long de ma carrière militaire, j'ai connu nombre d'officiers de carrière formidables et très réfléchis, des fortes personnalités. J’en ai par contre aussi côtoyé d’autres qui, en raison de leur plan de carrière, étaient aussi glissants et hydrodynamiques qu'une savonnette. Même des commandants de corps, plus intéressés par leurs futurs mandats au sein de conseils d'administration que par tout autre chose.
Il ne s’agit pas non plus pour moi de plaider ici pour ou contre la prolongation de l’utilisation des TIGER F-5. Quiconque n’est pas tombé sur la tête, sait tout de même ce qu’il y a à faire.

La politique doit créer de la clarté et de la transparence dans le mandat politique confié à l'armée, pour que la population suisse puisse comprendre et s’approprier ledit mandat. Par ailleurs, la politique et le militaire doivent aussi travailler plus étroitement ensemble à de nouveaux scénarios de conflit basés sur les nouvelles donnes géopolitiques mondiales, en dépassant les blocages générés par cette vieille méfiance réciproque et toujours latente, même à l’encontre de la direction militaire.
Si la politique ne peut ou ne veut faire cela, il est alors déshonorant pour un officier de milice de se taire et de continuer à observer comment notre armée s’ingénie à se saper elle-même de l'intérieur.


* Roger Harr : lt col EMG lib S, ancien cdt gr rens FA 4 et of EMG EM br infm 34 ; ancien président central de l’AVIA et membre de la Commission des Forces aériennes ; Dr. méd. dent., dentiste, président du conseil d’administration de la Frenkenklinik ; ESPRIX Award 2000 (distinction du meilleur entrepreneur suisse, toutes branches confondues), European Quality Prize 2000 et European Quality Award 2001.

** Le présent article a été publié initialement en allemand sur le blog de la Société des officiers d’Etat-major général le 3 octobre 2014. Roger Harr nous a aimablement accordé l’autorisation de le publier ici en français. En cas de divergences résultant de la traduction, c'est la formulation en langue allemande qui fera foi.